Ce texte est le premier et le dernier essai que j'écris cette année. Ça fait plus de cinq ans que j'écris et partage avec constance mon parcours professionnel et personnel. Cependant, depuis l'année dernière, le 28 décembre, j'ai cessé d'écrire.
J'avais peut-être d'autres choses en tête. J'avais peut-être besoin d'une pause.
La vérité est que, le 28 décembre 2021, mon père est décédé.
Sur le moment, alors que je vivais la tristesse qu'il est (je suppose) appropriée de ressentir après un événement aussi déchirant, je me suis dit que j'allais bien. Vraiment, j'allais bien. Pendant les deux mois qui ont précédé son enterrement, je me suis occupée des préparatifs des funérailles. Puis, après cela, je me suis concentrée sur le travail. J'avais besoin de travailler, j'avais des projets que j'avais prévu de lancer, et je me suis dit que cet événement de la vie n'allait pas m'empêcher d'avancer. J'ai donc continué à avancer.
J'ai fait face et me suis concentrée sur les urgences financières, professionnelles, familiales. Tant de feux à éteindre ! La vie continue, n'est-ce pas ?
Je me suis dit que je n'étais pas la première personne à vivre une telle perte. D'autres personnes sont passées par là et elles s'en sortent bien, donc je vais bien.
Je me suis dit que je n'avais pas besoin d'être trop triste, car selon mes croyances spirituelles, même s'il n'était pas physiquement présent, mon père était toujours proche, bien que sous une autre forme.
Je n'allais pas m'effondrer. Mon père n'aurait pas voulu que je m'effondre, il aurait voulu que j'aille de l'avant, que je continue, et c'est ce que j'ai fait. J'ai même dit une fois à une de mes amies que je n'avais pas le luxe de m'effondrer. Trop de choses autour de moi dépendaient du fait que je sois debout et que je bouge. Je devais soutenir ma mère, dont le monde venait d'être bouleversé. Je devais continuer à être une maman pour mes enfants qui avaient encore besoin de toute ma présence. J'avais une entreprise naissante qui nécessitait toute mon attention. J'avais des dettes qui devaient être remboursées. La vie n'allait pas m'attendre.
J'ai continué à travailler, j'ai continué à sortir, j'ai continué à rire, j'ai tout fait comme si mon père était encore là sur terre.
Je suis même tentée de dire que j'ai continué à être heureuse. J'ai noué des liens plus forts avec ma mère et mon frère, et j'ai eu l'impression que ces connexions étaient le cadeau que mon père m'avait fait avant de partir.
Puis vint l'été, qui a débuté par une pause de deux semaines. Mon mari et mes enfants sont partis en voyage, et moi, j'ai pris le temps de m’occuper de moi tranquillement à la maison. J'ai cessé d'être présente sur tous les médias sociaux, j'ai ralenti le rythme de ma vie professionnelle. Je me suis dit que j'avais besoin de respirer un peu, et je l'ai fait.
Puis, deux semaines sont devenues un mois. Un mois est devenu deux, puis trois. En octobre, la pause dont j'avais tant besoin s'était transformée en limbes et en un sentiment d'apathie dont je ne savais pas comment sortir. Pendant ma « pause », les choses ont commencé à m’échapper rapidement. Tout ce qui m'entourait était devenu urgent, mais je n'arrivais pas à trouver en moi la force de m'en soucier, ou de faire quelque chose. J'étais en retard partout, pour tout. Mes objectifs pour l’année n'allaient définitivement pas être atteints.
Je me sentais vivante, mais pas en-vie. Les choses se passaient autour de moi, pour moi, mais pas avec moi. Je suivais le mouvement, sans y participer pleinement. Cette voix dans ma tête ne cessait de me dire " fais quelque chose, fais, fais, fais, bouge ! ". J'écoutais, mais je ne pouvais pas agir. J'ai également réalisé que je n'avais même pas la force d'écrire. J'avais beaucoup de choses à dire, mais je ne pouvais pas les mettre sur papier, comme je le fais habituellement.
Une autre voix me disait : " sois, sois simplement, sois qui tu veux être en ce moment ". J'étais plus encline à écouter cette voix. Cependant, écouter cette voix signifiait voir la vie telle que je la connaissais s'effondrer. Écouter cette voix signifiait rester figée, regarder la vie me passer sous le nez. Écouter cette voix semblait complètement contre-productif, cela allait à l'encontre de tout ce que j'avais appris. Comment pouvais-je rester figée ? Comment pouvais-je ne pas sortir de cet état ? Comment cela pouvait-il être plus confortable que d'être une participante active de ma vie ?
Cet état d’être m'a également fait réfléchir à la notion de productivité, de performance et de gain. Le "faire". J'ai encore du mal à m'en dé-faire. Non pas parce que mon identité était uniquement basée sur mon travail (j'ai dépassé cette notion depuis un bout de temps), mais parce que je n'avais jamais expérimenté la vie sans la notion d'action, de faire.
Jusqu'à présent, pour moi, vivre signifiait non seulement être, mais aussi faire. Quand je dis " faire ", je veux dire agir d'une manière qui demande un effort. Je devais faire un effort pour me sentir vivante.
Le simple fait " d'être " impliquait de lâcher prise, de suivre mes instincts (qui me poussaient à dormir, manger, lire, regarder la télévision et rien d'autre).
J'ai donc été amenée à envisager la vie uniquement comme un état d'être. Ne pas faire, ne pas avoir.
Nous sommes surtout habitués à traverser la vie en faisant et en ayant, sans trop penser à juste être.
Je trouve donc particulièrement intéressant que l'année où j'ai dû faire face à la mort de mon père, j'ai également dû faire l'expérience de la vie en tant qu’ « être » humain. Un humain qui est, et pas seulement un humain qui fait ou qui a. Contempler la vie comme un état d'être. Pas faire, pas avoir.
J'ai toujours cru que de mon être (en honorant qui je suis en ce moment) découlerait mon faire (comment je me montre pour moi et pour les autres, ce que je donne) et mon avoir (ce que je reçois).
Difficile de dissocier mon être, de mon faire, de mon avoir.
La leçon est brutale et difficile.
Alors que j'écris ces lignes et que nous approchons de la fin de l'année, je n'ai toujours pas les réponses à ces questions. Je n'ai aucun conseil, aucun mot d'encouragement, aucune leçon à partager. Je me bats toujours avec la partie " être " de la vie, et pas seulement avec la partie " faire ".
Alors pour la prochaine saison, je me souhaite l'énergie de la vie. Je souhaite d'avoir une bonne santé, et j'espère pour nous tous, la lumière au bout du tunnel.